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Matthieu Ricard
Plaidoyer pour l'altruisme
TEDxParis

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Nous faisons, effectivement à notre époque, face à de nombreux défis.
Tout d’abord, notre propre esprit, à qui nous avons à faire du matin au soir et qui peut-être notre meilleur ami comme notre pire ennemi.
Il y a aussi les défis auxquels nous faisons face dans à notre existence.
Celui de la précarité, la difficulté que nous avons parfois à maintenir nos moyens de survie.
Il y a le court terme de l’économie, mais il y a aussi le moyen terme de la qualité de vie, de l’épanouissement de notre existence, au cours d’une carrière, d’une famille, d’une génération, d’une vie. Et si un pays est plus puissant et le plus riche et tout le monde est misérable, à quoi bon, n’est-ce pas ?
Il y a un défi tout nouveau, qui est venu presque çà notre insu et qui, depuis un siècle est celui des générations à venir. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le sort des générations à venir dépend étroitement de nos actes. Et ça, c’est tout nouveau. Nous ne l’avons pas décidé, mais ce sont nos actions qui l’ont peu à peu amené. Nous sommes donc maintenant un peu comme cet homme à bord des chutes du Zambèze, il est possible qu’il y ait des points de non-retour, comme si cet homme allait faire quelques pas en avant. Et nous ne savons pas exactement où sont ces points de non-retour.
Dans le domaine de l’environnement, les scientifiques ont défini un certain nombre de paramètres qui chacun ont une importance cruciale pour l’avenir de la biosphère et de notre planète, et par conséquent des générations à venir.


Cette zone que vous voyez, ce cercle, c’est un peu comme la limite des chutes du Zambèze. Au-delà de cette limite, on ne sait pas trop ce qui va se passer, on s’attend à des points de non-retour. Ce diagramme que vous voyez, c’est la situation en 1900, il n’y a pas si longtemps que ça.


En 1950, il s’est produit ce qu’on appelle la grande accélération. Nous sommes passés de l’Holocène, 12 000 années d’un climat très stable qui a permis l’agriculture, l’extension des civilisations, à ce qu’on appelle l’Anthropocène, l’âge dans lequel l’homme a un impact majeur, le plus grand impact qui soit sur notre planète.
Alors retenez un instant votre souffle, pas trop longtemps, le temps d’imaginer ce que sera l’image suivante en 2010.


Et comme vous pouvez le constater, nous avons largement dépassé, pour certains de ces paramètres, les limites de sécurité. Pour vous donner un seul exemple, celui de l’appauvrissement de la biodiversité, au rythme actuel de disparition des espèces, en 2050, 30% de toutes les espèces sur terre auront disparu. Et ce n’est pas seulement les tigres de Sibérie, les monstres de Tasmanie, les rhinocéros unicornes, ce sont des milliers et des milliers d’espèces d’insectes, de poissons, de batraciens… Déjà la population des poissons a été réduite de 80% dans les océans. Le 13 décembre (2013), un projet de loi a pu être voté pour empêcher le chalutage des grands fonds, qui consiste à ratisser les fonds comme si on passait la cathédrale Notre-Dame au bulldozer, des fonds qui ont mis des milliers d’années à se former. Donc, il y a là un vrai défi.
La question de l’environnement est bien sûr éminemment complexe. Mais si on y songe, c’est une question tout simplement d’altruisme et d’égoïsme. Si nous avons la moindre considération pour les générations à venir, nous ne pouvons pas continuer à faire cela. Elles se diront : « vous saviez et pourtant, vous n’avez rien fait. »
Nous sommes dans la position, je suis marxiste de la tendance Groucho, qui disait : « pourquoi me préoccuperais-je des générations à venir, qu’est-ce qu’elles ont fait pour moi ? ». C’est exactement ce que nous disons, et c’est aussi malheureusement ce qu’a dit le millionnaire américain Steven Forbes, sur la sympathique chaîne de télévision Fox News, lorsqu’il a dit (on lui parlait de la montée inexorable du niveau des océans) : « je trouve absurde de changer mon comportement aujourd’hui pour quelque chose qui se passera dans 100 ans. Après moi le déluge. »
Donc nous devons faire face à tous ces défis qui tournent, si vous le regardez bien, aussi bien dans le domaine de l’économie, de l’avidité, de la solidarité nécessaire pour l’épanouissement, qui tournent autour de la question de l’altruisme et de l’égoïsme. Alors est-ce que vraiment, comme Plaute le disait : « L’homme est un loup pour l’homme » ? Peut-être pas tout le monde quand même. Il y a des gens qui ne sont pas forcément ce qu’on pense. Est-ce qu’il ne faut pas parler plutôt de la banalité du bien qui tisse les gestes de notre vie quotidienne ? Ou alors est-ce que, comme dit Monsieur Freud, Sigmung de son prénom : « Je ne me casse pas beaucoup la tête au sujet du bien et du mal, mais, en moyenne, je n’ai découvert que fort peu de bien chez l’homme. D’après ce que je sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille »*. Ça c’est le « bon entendeur, salut ». Pas tout le monde quand même. Nous avons bien sûr de l’empathie. Vous voyez cet homme qui à 5 ans a perdu ses deux jambes, et qui toute sa vie s’est occupé d’autres personnes en difficulté.


Il y a aussi la coopération, ça c’est aux Etats-Unis mais dans les villages dans lesquels j’ai vécu au Bhoutan, quand on construit une maison, tout le monde vient pour vous aider. C’est une grande fête, la joie de coopérer. Et ce n’est pas seulement chez les êtres humains.

On m’a dit, il faut bien leur dire que ce n’est pas un montage. Ce cheval et cette chèvre sont des amis. Et la chèvre a trouvé que c’est un très bon moyen de coopérer pour atteindre les feuilles.
Il y a aussi bien sûr la lutte pour la vie, inexorable pour un cornet de glace.

Mais la lutte pour la vie, ce n’est pas Darwin. Il a parlé beaucoup plus de la coopération qu’on pouvait étendre à d’autres êtres que nos proches et même aux autres espèces. La lutte pour la vie, c’est Herbert Spencer, le bouledogue de Darwin qui utilisait ce terme.
Il se trouve en fait que dans l’évolution, la coopération a été beaucoup plus créatrice pour être arrivée à des étapes de complexité croissante au sein de l’évolution. Et que nous autres êtres humains, comme le dit Martin Novak à Harvard, nous sommes des supers coopérateurs. Et c’est pour cela qu’il faut passer à un degré supérieur de coopération. L’altruisme n’est pas un luxe mais une nécessité. D’ailleurs, le lien social est ce qui rend votre existence la plus heureuse, la plus épanouie. C’est un facteur déterminant de la qualité de vie. Ce lien social n’est pas non plus limité seulement aux êtres humains.
Voilà deux centenaires japonaises dans un endroit où il y a la plus grand nombre de centenaires au monde. Et si l’on demande pourquoi, toutes les études ont montré, c’est que ces personnes naissent, vivent et meurent ensemble. Elles sont tout le temps les unes auprès des autres. Elles se soutiennent, elles se conseillent, elles partagent leurs joies et leurs souffrances.
Certains se sont dits : « l’homme est un loup pour l’homme ». Si vous cherchez bien, grattez à la surface d’un altruiste et c’est l’égoïste qui va saigner. Vous trouverez toujours des motivations cachées. Des gens vous diront : « je suis allé au secours de cette personne et après je me sentais si bien, c’est formidable. » Mais est-ce que vraiment, quand on a plongé dans l’eau glacée pour aller sauver un enfant, on s’est dit : « je me sentirai très bien après ? »
Vous interviewez ces gens, ils vous diront : « mais je n’avais pas le choix, évidemment que je suis allé aider cet enfant. » Ah, vous n’aviez pas le choix, vous vous êtes comporté comme un automate, ce n’est pas de l’altruisme, c’est de l’instinct. Qu’est-ce que ça veut dire ne pas avoir le choix ? C’est que le choix est évident. Le choix est l’expression de ce que vous êtes. Cet homme ne s’est pas dit pendant une demis heure : « est-ce que je lui tends la main ou pas ? » C’est quelque chose de spontané parce que ça représente ce que vous êtes en vous-même.
Il y a aussi des personnes comme le pasteur André Trocmé et sa femme Magda et tout le village de Chambon-sur-Lignon qui, pendant des années, ont sauvé plus de 3000 personnes juives, les ont fait passer en Suisse en dépit de toutes les pressions et des menaces de la Kommandantur allemande et du gouvernement de Vichy. Bien des sauveteurs, des justes, l’ont fait au péril de leur vie, de celui de leurs familles, pendant des mois. Ils n’attendaient strictement rien en retour. Certainement pas de récompense. Parfois même les voisins se méfiaient d’eux. Ils n’ont pas fait état de ce qu’ils avaient fait pendant parfois des années, jusqu’à ce qu’on les retrouve.
L’altruisme véritable, bien sûr, il existe. Au lieu de dire que ce sont des saints, ce sont des êtres d’exception, essayons plutôt de redécouvrir cette bonté humaine en nous-mêmes.
Elle existe d’abord par l’empathie qui est une résonnance affective, qui nous fait comprendre aussi cognitivement ce qu’est la situation de l’autre. Rousseau disait : « Le riche ne sait pas s’imaginer pauvre ».
L’empathie, ça ne suffit pas. Si vous ne faites que résonner avec la souffrance de l’autre, vous allez arriver à un épuisement émotionnel : le burnout. 60% des personnels soignants aux Etats-Unis souffrent à un moment donné du burnout. Il faut une dimension supplémentaire, il faut la chaleur humaine, il faut le bon cœur, la bienveillance, l’amour qui imprègne chaque atome de souffrance d’un atome d’amour. Et là, vous n’avez plus de burnout.
S’il y a une usure de l’empathie, il n’y a pas d’usure de l’amour altruiste. C’est ça qui fait cette présence chaleureuse qui peut aider tant. Cette présence et cette faculté, nous l’avons recueillie de l’évolution à travers l’amour maternel, de l’amour parental mais nous pouvons maintenant sur cette base, élargir le cercle de notre altruisme, même à d’autres espèces. Comme cette tigresse de Calcutta qui élevait des porcelets orphelins.


Alors, pour arriver à une société plus altruiste, il fait commencer par se changer nous-mêmes. Comme ces maîtres spirituels qui ont passé des années et des années à cultiver la compassion. Ici, mon maître Dilgo Khyentse Rinpoche.

Certains de leurs disciples se sont prêtés à des expériences, à la collaboration avec des neuroscientifiques pour étudier les effets de l’entraînement à la compassion et à l’amour altruiste à court et long terme.
Tout d’abord, des personnes qui avaient fait 50 milles heures de méditation. ET on a vu qu’il y avait des changements structurels et fonctionnels très profonds dans leur cerveau. Les activations de certaines aires du cerveau, à des degrés qu’on n’avait jamais mesurés jusqu’alors en neurosciences. Par l’électroencéphalogramme, en IRM, en imagerie fonctionnelle. Et c’est au bout de deux heures et demie dans un IRM chez Richard Davidson aux Etats-Unis (il fut très soulagé que le méditant ait survécu à tout cela)…

Et pour vous dire très rapidement, regardez ici, sur le diagramme de gauche, vous voyez des méditants au repos et puis des méditants qui s’engagent dans la méditation sur la compassion. De nombreuses aires que je ne pourrais pas vous détailler sont fortement activées. De l’autre côté, sur votre droite, vous voyez des novices. Au repos, il ne se passe rien. En méditation, il ne se passe rien. C’est normal, ils ne sont pas entraînés. Mais il ne faut pas nécessairement 50 000 heures de méditation. Maintenant on a pu montrer que 15 jours seulement suffisaient pour déjà amener des changements, même structurels dans le cerveau. Vous voyez ici quelques semaines de méditation sur la pleine conscience.

La densité de certaines zones, l’hippocampe qui gère les phénomènes nouveaux, l’entraînement dans le cerveau est augmenté en densité même au bout de ces peu de temps. Deux semaines seulement induisent un comportement pro-social plus activé, plus présent.

Simplement 20 minutes par jour. Et même des enfants de 4 à 5 ans dans une école maternelle, pendant 8 semaines, on leur apprend à coopérer, on leur apprend à ressentir des émotions d’autrui, à être conscients de leurs respiration. Au bout de ces 8 semaines, on voit que leurs comportements pro-sociaux sont nettement augmentés.

Et puis, on leur fait passer le test ultime, le test des autocollants. On leur donne 50 autocollants, on leur demande de les donner à leur meilleur ami, à leur moins bon ami dans la classe, à un enfant inconnu et à un enfant malade. On fait ça avant l’intervention et après l’intervention. Au début, ils donnent tout à leur meilleur ami. Après l’intervention, on a nivelé les discriminations entre mon groupe et l’autre groupe, entre le meilleur ami et le moins bon ami.


Quand on connait les défis que pose la discrimination dans nos sociétés, on mesure l’importance par ses interventions très simples que l’on pourrait faire dès l’âge de l’école maternelle.
Il n’y a pas que des mauvaises nouvelles. Nous pouvons effectivement progresser vers cet âge de l’altruisme. La violence a diminué. Eh oui. On n’y croirait pas en entendant les nouvelles à la télévision et à la radio. On parle des kalachnikovs de Marseille… Et pourtant, en 1350, il y avait 100 homicides par an pour 100 000 habitants à Oxford. Aujourd’hui, c’est 0,7. En gros, c’est une échelle logarithmique. Vous avez 100 fois moins de chances de mourir d’un homicide aujourd’hui en Europe.
Le nombre des victimes de l’évolution du traitement des jeunes, les abus en toutes sortes, les violences ont diminué de moitié en 20 ans. L’abolition de la torture au fil des siècles... Le nombre de victimes moyen par conflit est passé de 20.000 à 1000 seulement entre 1950 et maintenant. Il y a bien sûr la Syrie, le Soudan, l’Irak et l’Iran, cette guerre meurtrière. Mais pourtant c’est un lieu qui n’a jamais été aussi sûr.
Donc, il y a des bonne nouvelles mais ça ne suffit pas. Il faut d’une part que nous-mêmes, ce potentiel d’altruisme que nous avons en nous, il faut le cultiver. C’est l’entraînement de l’esprit. Ce n’est pas simplement ressentir de la bienveillance pendent quelques minutes, c’est essayer de la cultiver tous les jours pendants 10 à 15 minutes. Emplir notre paysage mental de cet altruisme, le nourrir s’il décline, le raviver si nous sommes distraits, y revenir : c’est ça, la méditation. Il faut aussi des points d’inflexion pour que les sociétés changent. Ça c’est l’évolution des cultures, c’est possible. Il faut une éducation coopérative, une économie positive. Il faut une harmonie durable et non pas un développement impossible qui consiste à remédier, à sortir de la pauvreté un milliard et demi de personnes. A cesser cette consommation absurde au sommet, qui est la cause du réchauffement climatique. Les américains émettent 200 fois plus de CO2 que la Tanzanie ; les Qataris, 2500 fois plus que l’Afghanistan.
Nous devons donc chercher peut être ce que Pierre Rabhi appelle « la sobriété heureuse », trouver ce contentement en nous-mêmes, ne pas le rechercher vainement, uniquement dans les conditions extérieures.
Vivre ensemble, Martin Luther King disait : « Soit nous allons survivre comme des frères et des sœurs, soit nous mourrons tous ensemble comme des idiots. »
Merci de votre attention.

 
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